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ACTION ENFANCE CAMBODGE

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A Angkor, le temple du Baphuon renaît du sable

Publié le 9 Avril 2011 in Art culture et traditions

 

A Angkor, le temple du Baphuon renaît du sable

 

 

Le chantier de restauration du Baphuon, le 17 décembre 2010. Site d'Angkor, Cambodge

Le chantier de restauration du Baphuon, le 17 décembre 2010.Le Monde.fr / H. B.

 

C'est un vieux puzzle que vous ressortez du grenier. La poussière s'est installée, les pièces sont abîmées et le modèle a disparu ; ce qu'il vous reste, c'est le souvenir d'un ouvrage somptueux.

Cette histoire, c'est celle de l'équipe de restauration de l'Ecole française d'Extrême-Orient (EFEO) dirigée par Pascal Royère face aux ruines du Baphuon, l'un des plus grands temples du célèbre site d'Angkor, au Cambodge. A partir du 13 avril, le Cambodge fêtera le Nouvel An khmer ; les restaurateurs du Baphuon fêteront, eux, la réussite d'un challenge. Pour la première fois depuis des centaines d'années, le temple sera à nouveau debout, tel qu'il était avant de disparaître dans l'oubli mystérieux de la civilisation angkorienne.

Remontons au début du XXe siècle, quand le Cambodge était encore un protectorat français. A cette époque, l'EFEO, créée par le gouvernement français d'Indochine en 1900, étudie et restaure les temples d'Angkor, découverts au milieu du XIXe siècle inondés de jungle après des siècles d'abandon.

 

UN TEMPLE CONSTRUIT SUR UN CHÂTEAU DE SABLE

Au Baphuon, comme ailleurs, il faut commencer par déraciner les arbres multi-centenaires qui ont mangé la pierre. L'opération est délicate : au fil des ans, les arbres ont fait corps avec les pierres, et les retirer fragilise la structure. Le Baphuon a en outre la particularité d'être construit sur une structure pyramidale en gradins remplis de sable. Ce "château de sable" qui constitue la base du temple a été coffrée par des murs de pierre ; or, dans un pays trempé par les pluies six mois par an, l'humidité s'infiltre et fait gonfler le sable, ce qui déforme la structure en pierre.

Le temple n'est déjà plus celui qu'il était au XIe siècle : des recherches archéologiques ont montré que des effondrements avaient eu lieu dès la période de construction et, au XVIe siècle, une partie des pierres écroulées a servi à construire un immense bouddha couché, long de 75 mètres sur la facade ouest, la seule qui ne se soit jamais effondrée depuis. La restauration du temple le ramènera à son état du XVIe siècle, non du XIe.

Sur la terrasse ouest du Baphuon, le bouddha couché en cours de restauration.

Sur la terrasse ouest du Baphuon, le bouddha couché en cours de restauration.Le Monde.fr / H. B.

 

Les travaux de consolidation démarrent en 1908. L'urgence est de stabiliser l'enceinte, mais l'édifice menace de s'écrouler comme un château de cartes à la moindre mauvaise manœuvre, ce qui arrive à plusieurs reprises en 1943, en 1949 et en 1952.

 

Photo prise dans les années 1940 montrant un effondrement du temple.

Photo prise dans les années 1940 montrant un effondrement du temple.École française d’Extrême-Orient / D.R.

 

Il faut changer de méthode. En 1960, Bernard-Philippe Groslier, alors directeur des recherches archéologiques de l'EFEO, apporte une solution radicale : enlever toutes les pierres, renforcer la structure en sable, installer un système de drainage pour l'eau de pluie. Puis tout remonter.

 

VINGT-CINQ ANS D'INTERRUPTION DE CHANTIER

Pendant dix ans, chacune des 300 000 pièces du temple est ainsi retirée, numérotée, entreposée et tout est inventorié. Mais en 1970, la guerre civile éclate et, rapidement, les Français de l'EFEO se rendent à l'évidence : il faut quitter le pays. Le chantier est laissé en l'état, et tous les documents de référence sont entreposés à Phnom Penh.

Démontage des quelque 300 000 pierres du Baphuon, dans les années 1960.

Démontage des quelque 300 000 pierres du Baphuon, dans les années 1960.Ecole française d'Extrême-Orient / D.R.

 

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges, victorieux, entrent dans la capitale et ouvrent une des périodes les plus sombres de l'histoire moderne : le régime sanglant du Kampuchéa démocratique, au cours duquel près de 1 700 000 Cambodgiens trouveront la mort, pratiquement un quart de la population. Les grandes villes sont vidées et, à Phnom Penh, les bâtiments officiels sont saccagés, comme l'EFEO – une mise à sac racontée par François Bizot dans Le Portail. Les archives de la cité d'Angkor partent en fumée.

Il faudra attendre 1991 et les accords de paix de Paris pour espérer reprendre le chantier. En mai 1993, Pascal Royère, qui a alors 28 ans, une formation de chef de chantier et un diplôme d'architecte en poche, revient tout juste d'une mission archéologique en Syrie, menée par l'Ecole normale supérieure.

 

"PUZZLE EN 3D"

Un mois plus tard, il est au Cambodge pour étudier la faisabilité de la reprise du chantier du Baphuon. "Je n'avais aucune attache précise avec le Cambodge ou les études angkoriennes, c'était une vraie découverte pour moi qui étais encore très loin de ce monde d'orientalistes", explique aujourd'hui, krama camgbodgien au cou, ce grand homme aux cheveux grisonnants, à la peau burinée par le soleil du Cambodge et qui parle désormais couramment khmer.

Pascal Royère supervise le travail des quelque 300 ouvriers cambodgiens présents sur le site. Photo prise le 17 décembre 2010, sur le site d'Angkor, Cambodge.

Pascal Royère supervise le travail des quelque 300 ouvriers cambodgiens présents sur le site. Le Monde.fr / H. B.

 

 

Voilà donc presque vingt ans qu'il vit au Cambodge, partageant son temps entre Siem Reap (la ville la plus proche des temples d'Angkor), Phnom Penh et Paris, où il se rend tous les deux mois, pour rendre des comptes, la France finançant entièrement le chantier (9,5 millions d'euros en tout, versés aux deux tiers par le ministère des affaires étrangères et pour un tiers par l'EFEO).

En 1995 donc, M. Royère et son équipe découvrent en arrivant sur place environ 300 00 pierres étalées sur 10 hectares de forêt, pesant entre 500 kg et 1 tonne, pour beaucoup recouvertes de mousse. "C'était un véritable puzzle en 3D à refaire", se souvient-il. Remonter un édifice ruiné avec les éléments retrouvés sur place : c'est la technique de l'anastylose, rarement utilisée à une telle échelle.

 

Le temple du Baphuon, une fois les 300 000 pierres retirées.

 

Le temple du Baphuon, une fois les 300 000 pierres retirées.P. Royère / D. R.

 

Faute d'archives complètes, l'équipe peut s'appuyer sur trois éléments : 979 photos d'archives conservées à Paris, la mémoire de 50 ouvriers qui étaient là pendant le démontage, et la façade ouest restée debout qui peut servir de modèle.

 

REMONTER LE TEMPLE "À BLANC"

"On ne savait pas combien de temps cela allait durer, encore moins combien cela allait coûter, raconte Pascal Royère. "Alors, nous avons adopté la même technique que pour un puzzle, en commençant par trier les coins, puis les bords..." Selon les similitudes de motifs ou les marques d'usure, les pierres sont regroupées par familles de décors, puis par sous-ensembles, et ainsi de suite. "Puis il a fallu essayer des combinaisons, à blanc" : dans la forêt, les ouvriers tentent alors des assemblages, les démontent, les refont, parfois plus de dix fois avant de retrouver le bon empilement d'origine.

Pascal Royère montre des images d'archives du Baphuon datant des années 1940.

Pascal Royère montre des images d'archives du Baphuon datant des années 1940.Le Monde.fr / H. B.

 

 

"Les pierres ne tenaient pas avec du mortier, elles s'emboîtaient les unes sur les autres. Dans ce temple, chaque pierre a sa place et chaque place a sa pierre", explique l'architecte. Finalement, ce n'est qu'en 2003 que le plan de reconstruction est enfin terminé. La dernière phase du chantier, la plus gratifiante, peut enfin commencer : remonter le temple.

 

Mais il y a beaucoup de pierres abîmées, brisées lors des effondrements. A mesure que le temple reprend forme, les restaurateurs se rendent compte qu'il y a des lacunes sur certains endroits des murs, notamment sur les structures démantelées pour construire le Bouddha géant. Il faut combler ces manques avec des nouvelles pierres et, pour conserver une unité visuelle sur chaque façade, celles-ci sont vieillies à la main, une par une, par des tailleurs de pierre

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Un tailleur de pierre cambodgien reproduit le vieillissement de la pierre. Photo prise le 17 décembre 2010, sur le site d'Angkor, Cambodge

Un tailleur de pierre cambodgien reproduit le vieillissement de la pierre.Le Monde.fr / H. B.

 

Sur le chantier de restauration du Baphuon. Photo prise le 17 décembre 2010, temple du Baphuon, site d'Angkor, Cambodge.

Sur le chantier de restauration du Baphuon.Le Monde.fr / H. B.


 

D'ici quelques jours, les ouvriers auront enfin levé le camp ; les bâches seront retirées et le temple retrouvera sa splendeur, abandonnée depuis des centaines d'années. Le Baphuon n'aura plus rien à envier aux dizaines de temples qui peuplent le site d'Angkor, au mystique Bayon, au forestier Ta Phrom ou à l'illustre Angkor Vat.

Projection 3D du temple du Baphûon.

Projection 3D du temple du Baphûon.Le Monde.fr

 

Quant à Pascal Royère, il semble s'être finalement attaché au Cambodge et, avec l'EFEO, s'intéresse à faire revivre un autre temple, non loin : le Mébon occidental.

 
 
 source : Le Monde
Asie -Pacifique
 
 
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